La Guinée indépendante, 50 ans après ! Par Bokar Baila Ly

enfants_vendent_manguesLorsque le Directeur de publication de Matalana m’a sollicité pour témoigner à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de la Guinée, j’ai apprécié l’honneur qu’il m’a fait en m’ouvrant les colonnes de son magazine afin de m’exprimer sur une période aussi particulière et marquante de la Guinée. J’avoue avoir été pris par la petite frayeur qui habite normalement tout individu chargé de donner son avis ou son sentiment sur un sujet aussi discuté et discutable.

J’avais quatre ans lorsque la Guinée accédait à l’indépendance, ce qui m’autorise à me réclamer de la génération de l’indépendance et aussi à affirmer que je n’ai aucun souvenir du colonialisme et des luttes pour l’indépendance. Ce qui me dispense de faire état de la période coloniale avec la certitude que de valeureux compatriotes se feront le devoir de témoigner avec autorité.
Mon propos sera donc un constat de ce que j’ai pu observer et de ce que j’en pense :

En effet la Guinée est l’un des rares pays au monde à n’avoir connu que deux chefs d’Etat en cinquante années. C’est en soit très caractéristique du mode de gouvernance que le pays a connu depuis son indépendance.

Les deux chefs d’Etat que nous avons connus et subis, se sont illustrés par des déclarations mémorables qui ont marquées les esprits.
Le premier par sa célèbre déclaration de « plutôt la liberté dans la pauvreté que l’opulence dans l’esclavage ». Sous son magistère, la Guinée a cruellement manqué de liberté.
Le second par sa fracassante sortie « si demain vous nous voyez avec des villas et des voitures, c’est que nous aurons volé ». Sous son magistère, le pays a été économiquement démoli, pillé et ruiné.

Sont-ils responsables de ce que fut la Guinée sous leur direction ?

En mon âme et conscience, je leur reconnais une responsabilité morale, d’abord, personnelle ensuite, mais je ne pense pas qu’ils soient les seuls responsables du malheur de dix millions de personnes en cinquante ans !

Il serait normal de relativiser leur responsabilité sans que cela n’apparaisse comme une excuse encore moins une absolution.
Ils ont tous les deux été très réservés vis-à-vis des intellectuels et développé un complexe voire une répulsion physique vis-à-vis du « blanc ».
Ils ont tous les deux réduit l’Etat à l’institution qu’ils ont incarnée et ont concentré tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire.
Ils ont tous les deux favorisé l’émergence de groupuscules de fausses valeurs autour d’eux et éteint tout ce qui pouvait briller au point qu’en Guinée aujourd’hui le réflexe est de faire de l’intelligence une forme de prétention et de la médiocrité une modestie.
Je vais, pour illustrer mes propos, faire un témoignage sur ce que j’ai vécu : personnellement à leurs contacts et qui fonde mon jugement :

En effet, je n’ai eu des contacts avec le premier président de la république de Guinée que deux fois dans ma vie.

La première fois, j’étais étudiant en dernière année de l’Ecole d’administration lorsque le ministre à la présidence chargé des affaires administratives, économiques et financières a transmis une instruction du chef de l’Etat, pour la désignation de trois étudiants comme membre d’une commission chargée d’examiner les comptes de la COFICOM (coordination financière du commerce), holding financière contrôlant à l’époque l’ensemble des sociétés et entreprise d’Etat évoluant dans le secteur du commerce.

J’ai été désigné avec deux autres camarades de classe :
-     Mon ami et parrain Abdoulaye Kourouma, par ailleurs major de la classe
-     Feu Lounceny Bangoura, (Dieu ait son âme) qui vient de nous quitter après un long séjour médical à Dakar, au cours duquel, j’ai eu le plaisir de le revoir et d’évoquer cette période qui nous avait marqué.

A l’occasion des travaux de cette commission, nous avons été amenés à participer à une session du conseil des ministres au cours de laquelle le rapport devait être présenté au Responsable Suprême de la Révolution ! Quelle solennité !

J’ai été convaincu, au terme de la session du conseil, que Sékou Touré était : L’Etat, le gouvernement et l’unique détenteur du pouvoir.

Il était l’Etat, car j’ai observé au cours du conseil qu’il était destinataire prioritaire et en direct de toutes les informations sur le fonctionnement de l’Etat, aussi bien au niveau de l’administration du territoire qu’au sein de l’administration centrale et c’est lui qui répercutait ses informations pour traitement, selon ses directives, aux Ministres. La présidence était structurée de sorte qu’elle était dépositaire de toutes les données économiques et financières, quasiment en temps réel. Il en est ainsi
-     des comptes de gestions du trésor
-     des états récapitulatifs journaliers, de tous les mouvements de capitaux à la BCRG, qui relevait de son autorité
-     tous les soldes des mouvements des comptes des agents intermédiaires du trésor lui étaient communiqués.

La Comptabilité Publique était ainsi tenue à la Présidence de la République.

Il était le gouvernement parce que dans le système du parti-Etat, c’est l’instance suprême, le BPN, qui défini l’action du gouvernement et les ministres, au cours du conseil prenaient des instructions du BPN dont le responsable suprême était en fait le seul dépositaire de l’initiative de l’ordre du jour, donc de la charge du gouvernement.
Il détenait un pouvoir personnel parce que les communications des membres du conseil devraient être dans le sens de ce que le Président souhaite et la seule précaution des intervenants était de ne pas le contrarier.

Pour revenir à la commission dont nous étions membres, elle avait été créée parce que le chef de l’Etat avait été convaincu que le Directeur général de COFICOM et son adjoint avait favorisés des « évasions fiscales » qui ont fait subir des préjudices au trésor public. Celui qui était en fait le Directeur de COFICOM était devenu un « puissant » ministre et avait accès au Président très facilement. Il était devenu l’homme à abattre.

Or, la réalité était toute autre. Les entreprises nationales, fournisseurs des entreprises régionales, relevaient toutes de la COFICOM qui faisait office de maison mère à deux structures ayant des relations de fournisseurs à clients et cela a entraîné des doubles comptabilisations des mouvements de certains types de marchandises. Lorsque nous nous sommes rendu compte de cette anomalie, ce sont nous les étudiants qui avons eu le courage d’en parler pour éclairer le président, car pour les autres membres, convaincus que la manœuvre avait pour but de « liquider » l’ancien Directeur, et que le chef lui-même, devait être dans cette disposition (sans preuve), personne ne s’est hasardé à le raisonner et / ou au raisonnement pour expliquer le problème, d’un point de vue purement comptable.

Lorsque nous l’avons convaincu, il a été décidé de mettre en place une autre Holding chargée de la coordination des entreprises régionales, dénommée SERCOM
A la fin des débats, c’était le 25 mai 1977, anniversaire de la création de l’OUA, le président a ouvert une parenthèse sur cette organisation et a ensuite constitué un jury pour la soutenance de thèse de doctorat en Droit du ministre Sikhe Camara qui venait de publier un livre au titre assez particulier de « l’empire au referendum gaulliste ».

Une scène qui illustre encore ce que je viens de décrire et qui m’a fortement marqué, c’est lorsque le président a voulu introduire le débat sur le livre du Dr Sikhé Camara, il a demandé si un de ses collaborateurs de la présidence était dans la salle. Ce dernier a bondi de son fauteuil et a répondu en ces termes : « oui président, exactement président, justement président, je suis là » ! J’ai cru qu’il faisait un poème.

C’est après avoir levé la séance du conseil, alors qu’il était à la porte, debout, qu’il a annoncé au rapporteur de la commission, qu’il était le nouveau Directeur de SERCOM. Celui qui était son ministre de tutelle, sur la proposition duquel le Directeur de Sercom devrait être nommé, sera informé par son subordonné.

TEL EST LE RECIT D’UNE JOURNEE AVEC AHMED SEKOU TOURE

La deuxième fois que j’ai été en contact direct avec le président Sékou Touré, c’était au lendemain de ma soutenance. Il m’a fait appeler par mon président de jury, Feu tonton Bela Doumbouya (que Dieu ait son âme et lui accorde le paradis).

Il nous a reçu dans un petit salon attenant à son bureau, et m’a dit en s’adressant à mon président de jury, qu’il a eu échos de ma soutenance et qu’il lui demandait de me faire affecter aux finances pour me « responsabiliser » et il fera une large description de ce qu’il souhaite me confier comme charge.

En réponse, j’ai vu un tonton Bella lui expliquer avec pédagogie et forte conviction, que j’étais plus utile à Friguia et que la direction de cette société avait déjà sollicité mon détachement dans le cadre de la mise en œuvre de la politique d’africanisation des postes de direction.

Le président a accédé à la recommandation de mon président de jury sans répliquer. Et je l’ai trouvé cette fois, calme, pensif et très charmant.
J’ai imaginé que la révolte des femmes y était pour quelque chose, c’était tant mieux pour moi me dis-je.
Je ne le reverrai plus, en privé.

S’agissant du général président Lansana Conté, contrairement à ce que beaucoup ont pensé, je n’ai eu de contact direct et privé avec lui qu’en juin 1999, à mon retour des Etats-Unis.
Compte tenu de la particularité de la situation qui m’avait conduit vers lui, je ne me permettrai pas un témoignage qui risque d’apparaître comme un exercice d’explications.

Par contre, je vais relater un événement que j’ai vécu, qui m’a convaincu que Lansana Conté est et reste un otage de ceux qui constituent son entourage.

Lansana Conté n’a, de mon point de vue, jamais gouverné, il l’a fait par procuration et c’est son entourage qui bénéficie de cette procuration. Notamment et surtout le secrétaire général de la présidence.

Pourquoi ?

D’abord parce que j’ai observé CONTE à la Présidence, il a horreur de travailler : lire lui est pénible, les réunions le déconcertent.

Ensuite parce que Conté est un soldat, une sorte de guérilléro qui suspecte toute personne à priori. Personne n’emporte sa confiance totale et il peut toujours remettre en cause une décision s’il estime qu’elle ne correspond plus à ses attentes, ou lui paraît porteuse de controverses.

Malheureusement, des hommes d’Etat ne se sont pas succédé à la présidence, depuis son avènement. En dehors de René Alseny Gomez qui, il faut le reconnaître, a géré la présidence avec compétence et autorité.

Je vais relater ce que j’ai vécu pour illustrer mes propos.

A mon retour des USA, après une séance d’explication avec le général président, je suis allé dans ma ville natale, et à mon retour, il m’a reçu avec feu Hervé Vincent (paix en son âme), auquel il a chargé de m’entendre et lui faire rapport. Au terme de mon audition par le ministre Hervé, il a demandé à ce dernier de venir avec moi le voir. Nous avons attendu une bonne heure avant d’être reçu. Il y’avait avant nous, dans son bureau, le ministre des Affaires étrangères d’alors et l’ambassadeur de guinée à Paris, son excellence Ibrahima Sylla.

Dès que je me suis installé, en face du président Conté, il m’a dit « toi qui connaît les blancs et travaille avec les Français, regarde-moi ce dossier relatif à la visite du président Chirac et dis-moi ce qui est bon dedans ». Il a fait venir Fodé Bangoura et lui a demandé de nous aménager un bureau sans lui dire pourquoi. Ce qui laissera Fodé Bangoura supposer que c’est toujours dans le cadre de la mission qu’il a confié à Feu Hervé.

Au sortir du bureau du général, et après nous avoir proposé un bureau, Hervé a dit à Fodé Bangoura « Il faut nous laisser, nous avons une mission trop sérieuse, nous nous occupons de la visite de Chirac ».Suffisant pour ouvrir un front et j’ai appris par la suite que le ministre des affaires étrangères a alerté tout de suite des ministres qui n’avaient rien a voir avec le dossier de la visite de Chirac, mais avaient de gros comptes à régler avec moi, que s’ils ne prenaient pas des dispositions, j’allais les enterrer et les éloigner du président. Les contre-feux ont été allumés pour mettre le président dans d’autres dispositions pour m’éjecter et mettre hors jeu, feu Hervé qui devait lui aussi, avoir des antécédents avec les barons du moment.

En ce qui me concerne, je suis revenu vers le président avec le dossier sans modifier une virgule et lui ai dit que tout était bon.

A la suite de la visite de Jacques Chirac, le roi du Maroc décédera. Le président m’a appelé, il m’a dit « je vais au Maroc, je veux que tu ailles te reposer dans ton village jusqu’à mon retour ». Il ajoute, « je ne veux pas que tu restes ici, pour ne pas que des gens te fassent du mal ». J’ai été intrigué par ses propos. Je comprendrai par la suite. Une fois à mon domicile, je reçois la visite d’un gendarme en civil, du nom de BAH, qui me dit qu’un ami souhaite me rencontrer au village CBG. Mon grand frère qui m’entend parler avec lui sort et le voit et lui dit tout de suite « mais Bah, qu’est ce qu’il y a ? » Ce dernier lui dit « je suis envoyé par le conseiller du ministre pour amener votre frère au village CBG, ce n’est rien de grave juste pour essayer d’arranger les choses. » Et mon frère de me dire « tu sais que c’est un gendarme qui est à Kamsar ? » Je réponds non et tout de suite BAH appelle ses commanditaires et passe le téléphone à mon frère pour parler avec le conseiller du ministre qui voulait le rassurer qu’il n’y avait rien de grave. Et que c’était juste pour essayer de voir comment régler cette affaire etc. Mon frère lui a dit que je ne bougerais pas. Nous avons appris par la suite que si je m’étais rendu au village CBG, je n’en serais pas sorti vivant. J’ai compris alors pourquoi le jour de mon retour des USA et dès après mon entrevue avec le général, lorsque je lui ai dit que je voulais aller voir mes parents à Dinguiraye, et que j’avais besoin de garde, parce que je faisais le voyage de nuit, il m’a affecté un garde du corps et lui a demandé de rester en permanence avec moi.

A son retour de Rabat, j’apprendrais par mon garde du corps que Hervé a été chassé, dessaisi du dossier et que le président me demande de rentrer à la maison. La suite les Guinéens le savent. Je reverrai le général plus tard et nous aurons des séances d’explications fructueuses et franches.

Tout le système Conté est là ; il est l’otage de ses collaborateurs du moment. Il s’en accommode car son souci est de passer son temps jusqu’au jour qu’il plaira à Dieu de le décharger de sa fonction ou de lui mettre un autre groupe à disposition. C’est aussi toute la différence entre son prédécesseur et lui. Le premier prenait ses collaborateurs en otage et lui, est l’otage de ses collaborateurs.

VOILA POUR CE QUE JE SAIS DE LANSANA CONTE !
J’en déduis que les deux présidents ont voulu un pays sans ETAT et ils ont fait de la présidence l’unique institution étatique qui vaille. Ils ont eu les mêmes structures et les mêmes démarches : SEUL LE PRESIDENT INCARNE L’AUTORITE DE L’ETAT

La maladie de Conté illustre cette réalité, son indisponibilité a rendu l’ETAT absent, du fait de l’absence du Président de la République, chef de l’ETAT.
Alors, quelle est la part de responsabilité des Guinéens ?

Je pense que nous avons offensé DIEU.
Mon éducation religieuse étant plus développée que mon éducation intellectuelle (scolairement parlant), je ne peux justifier la déliquescence du pays et la misère dans laquelle végètent les Guinéens que par une colère divine.

Il faut réconcilier les Guinéens avec DIEU.
Cette réconciliation passe d’abord par une réconciliation des Guinéens entres eux.
Réconcilier les Guinéens entre eux, c’est trouver les moyens d’instaurer un climat de dialogue franc et de concertation directe entre nous tous. Le dialogue et la concertation sont les seuls moyens d’exclure l’incompréhension qui est la source de toute opposition.

Les Guinéens sont opposés. Ils se détestent et se suspectent.

Leur réconciliation passe par une clarification des rôles des uns et des autres dans la tragédie guinéenne au cours des cinquante dernières années, notamment :
-     identifier ceux qui ont été les vrais tortionnaires sous le régime du parti-Etat et les auteurs des scénarios des complots imaginaires qui ont été à la base des purges douloureuses et dramatiques ;
-     identifier ceux qui ont réellement participé à des complots contre le régime et faire la lumière sur le débarquement de novembre 1970 ;
-     situer les responsabilités sur les événements de juillet 1985 ;
-     identifier les vrais auteurs des détournements des deniers publics et de la destruction du tissu économique du pays (Industries, mines, énergie et développement rural).

L’objectif est de lever les doutes et de clarifier la situation en vue d’explorer et trouver les voies du pardon.
Je ne me permettrai pas de m’aventurer sur ce que devrait être le nouvel Etat guinéen et comment l’organiser. Je fais confiance à l’intelligence de mes compatriotes pour faire de la Guinée la locomotive de l’Afrique de l’Ouest en un temps record, dès que les bases de la concorde nationale auront été jetées

C’est à cela que je convie les Guinéens et je souhaite implorer avec eux le Seigneur pour qu’il nous regarde avec compassion


Bocar Baila Ly
Réalisé par Rachid N’Diaye

Source : Matalana, Le Temps de l’Afrique